Génétique des comportements

Home - Valcreuse- tout le blog-Génétique des comportements
Génétique des comportements

Qui s’intéresse aux chiens, s’intéresse forcément à leurs comportements car ce sont eux qui enrichissent notre quotidien auprès de nos compagnons de son lot d’émotions.

Il est fréquent, pour ne pas dire récurrent, d’entendre dire que les comportements sont héréditaires. C’est d’ailleurs sur cette croyance qu’est fondée la Loi sur les chiens dangereux de 1999 ainsi que toutes les croyances qui vont de pair avec les races.

Qu’en est-il vraiment de l’héritabilité des comportements ?

Quelles responsabilités incombent au sélectionneur dans l’expression des comportements ?

 


Gros plan sur les comportements

 

Un comportement est une combinaison d’actions simples organisées dans un ordre particulier permettant d’obtenir la satisfaction d’un besoin.

→ En l’absence de besoin à satisfaire, pas de comportement !

 

Pas de besoin en présence d’un stimulus = pas de comportement

 

Mais le besoin ne suffit pas à déclencher le comportement. Il lui faut pour cela un stimulus, c’est à dire un objet de motivation.

→ En l’absence de stimulus, pas de comportement !

 

Besoin sans stimulus = pas de comportement

 

Besoin + stimulus sont les deux moteurs d’un comportement, le besoin générant le stress nécessaire au déclenchement tandis que le stimulus créé l’occasion.

 

Besoin + stimulus => comportement

 

Pour élaborer un comportement efficient (produisant la satisfaction du besoin), nos chiens disposent d’une quantité limitées d’actions simples possibles. Compte tenu de leurs capacités motrices, sensorielles et cognitives il va sans dire que certaines actions simples leur sont impossibles (exemple saisir un objet avec leurs pattes ou calculer la racine carré d’un nombre ou encore reconnaître des nuances de couleurs) car ils n’ont pas le “matériel” pour. Cette quantité d’actions simples est déterminée génétiquement et comme la nature est bien faite certaines combinaisons élémentaires sont également déterminées génétiquement selon les espèces : ce sont les pattern moteur.


L’exemple de la séquence comportementale de prédation

 

La séquence de prédation est composée d’une combinaison de pattern moteur dans un ordre précis

 

 

La séquence de prédation répond au besoin fondamental de se maintenir en vie en s’alimentant mais comme ce besoin ultime ne suffirait pas à lui seul à déclencher la succession d’actions simples et hautement énergivores de l’ensemble de la séquence, et encore moins à maintenir la motivation en cas d’échecs successifs,  des besoins secondaires servent de moteurs auxiliaires.

Pour simplifier, la quête répond au besoin de trouver, la poursuite répond au besoin d’attraper et de courir, la saisie répond au besoin de mordre, la mise à mort répond au besoin de gagner le combat etc … et pour que chaque pattern moteur soit motivé par un stimulus – puisque pour qu’il y ait action il faut un besoin + un stimulus –  la quête est motivée par un stimulus interne (la faim) et/ou par un stimulus externe visuel, auditif ou olfactif, la poursuite est motivée par un stimulus visuel en mouvement, la saisie est motivée par un stimulus visuel à portée de gueule et la mise à mort est motivée par un stimulus en gueule qui émet des stimuli auditifs (cris).

Tous ces besoins sont intrinsèques et communs à l’ensemble des représentants de l’espèce. Pourtant certains n’expriment pas tous les pattern moteur. C’est là qu’intervient la génétique différente d’un individu à l’autre ainsi que les apprentissages.


Ce qui change d’un individu à l’autre

1 / La sensibilité aux stimuli

 

La sensibilité aux stimuli est propre à chaque individu. La sensibilité aux stimuli s’appelle l’excitabilité. Cette excitabilité est d’une part d’origine génétique et d’autre part liée aux apprentissages.

Les capacités motrices, sensorielles et cognitives de chaque individu, son “matériel” sont d’ordre génétique. Une bonne vision donnera une bonne excitabilité visuelle. Une bonne audition donnera une bonne excitabilité auditive etc. ceci allant de pair avec des caractéristiques physiques (exemple pavillon d’oreille droit = bruits plus facilement captés, yeux sur les cotés = plus grand champ visuel, etc.). Les capacités cognitives font un peu exception puisqu’elles sont vouées à se développer quasi sans limites via la création de nouveaux circuits neuronaux toutefois elles restent tributaires de l’existence dans le cerveau de zones dédiées qui, si elles n’existent pas, ne permettent pas certaines fonctions (exemple : un chien ne parviendra jamais à parler même si vous essayer de lui apprendre).

Application en termes de sélection des races de chiens :

Depuis que la sélection existe elle a favorisé ou défavorisé des caractéristiques physiques, sensorielles et cognitives chez les individus selon que ces caractéristiques servaient ou pas le projet à l’origine de la sélection. C’est ainsi que sont apparues, certes de façon très empirique, mais sont apparues tout de même des différences très marquées entre les chiens affectant la taille,  la forme du crâne et donc la position des yeux, la couleur, la texture et la longueur du poil etc. Le “matériel” de chacun a donc été modifié ce qui a modifié les capacités.

Exemple : Pour entrer dans un terrier et se concentrer sur sa proie, rien de plus pratique que des pattes courtes, une taille adaptée à la taille du trou, un appareil sensoriel olfactif prioritaire sur l’appareil auditif (donc inutile d’avoir des oreilles droites à l’écoute des sons qui gênerait de surcroît aussi la progression)  et même une queue puissamment musclée pour que le chasseur parvienne plus facilement à extraire le chien du terrier.

 

La part d’apprentissage en matière d’excitabilité dépend de la mise en présence avec les stimuli et des résultats que cette mise en présence à procuré sur le bien-être de l’animal. On parle de sensibilisation au stimulus.

Lorsque l’on s’intéresse à ce qu’il se passe dans le cerveau, on apprend que tout être vivant est animé par des désirs hédonistes dont l’un d’eux est d’éprouver du plaisir. Nous sommes donc tous équipés d’un centre de la récompense qui produit cette sensation lorsqu’il reçoit sa dose de dopamine. Une action qui produit une libération de dopamine est mémorisée comme agréable et à reproduire. Cela, tout le monde le sait mais un stimulus associée à une action qui produit une libération de dopamine est également mémorisé comme stimulus attractif.

Certains stimuli sont attractifs par vocation (l’odeur du lait maternel pour un mammifère par exemple), d’autres sont répulsifs (le goût amer par exemple), d’autres sont neutres (un bout de chiffon par exemple) sauf s’ils sont activés (le bout de chiffon qui s’agite devient un stimulus visuel en mouvement dont on a vu qu’il déclenchait la poursuite) et deviennent attractifs car l’action associée à ce stimulus libère de la dopamine. Le chien est sensibilisé au stimulus “chiffon”.

 

Statut originel de différents stimuli

 

La dopamine peut donc faire changer le statut d’un stimulus.

Là où le bât blesse c’est qu’au niveau de la séquence de prédation l’obtention de l’objet de motivation renforce le patron moteur qui a permis de l’obtenir et rend cet objet de motivation attractif car c’est la libération de dopamine qui garantit la motivation à aller au bout de la séquence malgré les échecs ou malgré la fatigue.

Ainsi trouver une proie récompense la quête, encourage à reproduire la quête, motive la poursuite et rend cette proie attractive, rattraper une proie récompense la poursuite, encourage à reproduire la poursuite, motive la saisie et rend cette proie encore plus attractive, mordre dans une proie récompense la saisie, encourage à reproduire la saisie, motive le patron moteur suivant dans la séquence et rend la proie encore plus attractive etc. Bref c’est sacrément bien fait à une exception près c’est que certains stimuli qui auraient dû rester neutres peuvent devenir attractifs s’ils servent de proie.

On imagine les conséquences que cela peut avoir sur la construction du répertoire comportemental de certains chiots n’ayant que le jeu du chat et de la souris entre frères et soeurs comme activité …

 

2 / L’expression des pattern moteur

 

Les pattern moteur sont intrinsèques et communs à tous les individus d’une espèces mais pour autant ils ne s’expriment pas tous chez tous les individus et donc ne donnent pas lieu à des comportements identiques chez tous les individus.

La raison est simple : un comportement est une combinaison de pattern moteur et cette combinaison dépend des apprentissages.

Si une combinaison produit un résultat agréable (satisfaction d’un besoin / libération de dopamine) elle est mémorisée comme une combinaison efficiente et/ou intéressante. Si elle ne produit rien ou un résultat désagréable elle est abandonnée au profit d’une autre combinaison. Comme chaque individu vit ses propres expériences en fonction de sa propre sensibilité aux stimuli et/ou de sa propre sensibilisation aux stimuli, il fait ses propres apprentissages, teste ses propres combinaisons et ne retient que celles le satisfaisant de son point de vue à lui.

A ce stade on serait tenté de croire que l’apprentissage est quasi seul en cause dans les comportements hormis en matière d’excitabilité.

Il n’en est pourtant rien dans l’absolu car :

Ce qui va déterminer qu’un individu va tester une action simple ou un patron moteur à un âge précoce ou plus tardif dépend de sa génétique.

Ce qui va déterminer qu’un individu va mettre de l’intensité dans cette action dépend également de sa génétique.

Ce qui va déterminer qu’il va avoir tendance à produire fréquemment cette action dépend encore de sa génétique.

Qui dit gènes dit sélection possible, certes toujours de façon empirique, mais sélection tout de même en fonction du projet à l’origine de celle-ci.

La génétique est donc bien en cause dans les comportements mais pas en cause directement.


Comment la génétique est-elle en cause dans les comportements ?

 

Récemment il a été découvert que certaines séquences comportementales, comme celle de la prédation, s’organisaient durant une période relativement courte et très précoce se terminant aux alentours de 7/8 semaines.

Durant cette brève fenêtre les pattern moteur sont expérimentés les uns indépendamment des autres, les uns après les autres dans des ordres différents jusqu’à ce que le bon ordre soit trouvé ce qui génère une séquence plus ou moins complète. Il faut savoir que seul le loup a une séquence complète compte tenu de la précocité du louveteau en matière d’expression des pattern moteur.

Ce qui ne serait pas expérimenté ne serait pas intégré à la séquence, celle-ci étant ensuite verrouillée en l’état.

Or le fait que la séquence s’organise avant l’âge de 7/8 semaines ne permet pas aux chiots tardifs d’essayer toutes les combinaisons ni même tous les pattern moteur. Ceux-ci s’exprimeront peut être ou peut être pas ultérieurement mais pas dans le cadre d’une séquence de prédation. Ils deviendront alors des pattern moteur anarchiques en quelque sorte.

Exemple : L’idée de courir après une proie n’est pas venue à un chiot avant l’âge de 8 semaines. Sa séquence de prédation à lui sera amputée de la poursuite. L’idée d’attraper une proie à portée de saisie n’est pas venue à un chiot avant l’âge de 8 semaines. Sa séquence à lui sera amputée de la saisie.

Le fait également que pour qu’une action soit reproduite elle doit donner lieu à satisfaction fait que les pattern moteur exprimés de façon peu intense ne produisent pas assez d’effet positif et stimulant pour renforcer l’action et sont donc abandonnés.

Exemple : la course poursuite peut être abandonnée par un chiot trop pataud pour courir assez vite pour rattraper. Sa séquence de prédation a lui sera amputée de la poursuite ; la saisie peut être abandonnée par un chiot présentant une mâchoire inadaptée à cet âge précoce pour saisir (tête brachycéphale). Sa séquence de prédation à lui sera amputée de la saisie. Etc.

Ces différences de génétique ont donc un impact sur  le “contenu” de la séquence de prédation de chaque individu.

 

Quelles conséquences cela a t’il par la suite ?

 

Des conséquences simples et fortement intéressantes pour la sélection puisque certains pattern moteur resteraient muets de façon quasi définitive.

Parmi les intérêts majeurs que l’on peut citer à cette “disparition” de certains pattern moteur, on a la fameuse absence de morsure si chère aux bergers ayant sélectionné des chiens aptes à les aider à conduire et rassembler leur troupeau … sans blesser les bêtes !

La conduite de troupeau n’est ni plus ni moins qu’une séquence de prédation amputée de la saisie par sélection empirique de la génétique codant la précocité, la fréquence et l’intensité de la morsure, en d’autres termes une génétique n’ayant pas permis de générer une séquence de prédation comprenant la morsure.

 

 

Transposé aux autres comportements, comme les comportements de protection, les comportements sociaux … il est plus aisé de comprendre comment ont été littéralement transformées des familles de chiens en chiens de conduite,  chien de compagnie, chien d’arrêt etc.etc. bien que seuls précocité, intensité et fréquence de l’expression des pattern moteur ainsi qu’une part de l’excitabilité soit d’ordre génétique.

Cette forme d’héritabilité des comportements, bien qu’elle soit indirecte, est ce qui a longtemps fait penser que les comportements étaient héréditaires. On sait désormais que les apprentissages sont à l’origine de l’essentiel du répertoire comportemental mais que les comportements ont toutefois une base génétique.

 


A t’on découvert le saint graal ?

 

Certainement pas car il reste des inconnus de taille dans le domaine de la génétique des comportements :

→ l’identification des gènes en cause, leur mode de transmission et d’expression,

→ le rôle des neurones miroir et …

→ l’épigénétique

C’est dire si on a pas fini de découvrir comment et pourquoi tout ceci fonctionne et si on pas fini de remettre en question certaines connaissances en matière de comportement canin et les compétences qui vont avec (Cela devrait calmer les “je-sais-tout” LOL).


La responsabilité des sélectionneurs

 

Leur responsabilité reste quand même immense, même à ce stade et même si les apprentissages sont à l’origine de l’essentiel du répertoire comportemental, et ce à plus d’un titre puisqu’ils sont en charge de la reproduction des gènes et à l’origine des apprentissages précoces. Pour rappel l’organisation de la séquence de prédation se termine aux alentours de 7/8 semaines donc CHEZ l’éleveur.

Il leur appartient évidemment de repérer dans leur portée les chiots qui expriment précocement, fréquemment et intensément les pattern moteur dont l’expression est indésirable, et la morsure en est un pour tout autre usage que le travail de chien d’intervention, et de les destiner à des propriétaires avertis.

Il leur appartient d’éviter de choisir ces chiots comme futur reproducteur compte-tenu du risque de créer des lignées d’hyper excitables ou de super mordeurs ce qui n’est pas compatible ni avec les désirs de la majorité des propriétaires, ni avec les législations en cours.

Et enfin il leur appartient de fournir l’environnement le moins stimulant pour ces pattern indésirables en offrant une grande variété d’occupation sans lien avec la prédation, en d’autres termes de faire tout l’inverse que ce qui est fait aujourd’hui dans bon nombre d’élevage de berger allemand où on voit des chiots de quelques semaines stimulés à la poursuite du chiffon et entraînés à le saisir le plus fermement possible au prétexte que le berger allemand est un chien historiquement de travail. Historiquement le berger allemand est un chien de troupeau qui justement ne devait pas faire preuve de mordant. Des générations d’éleveurs se sont employés à faire disparaître la saisie de la séquence de prédation. Si l’histoire doit être respectée, il serait bon de ne pas choisir la période qui arrange.

 

Ce qu’il faut retenir c’est que s’il a été mal sélectionné ou ultra stimulé très tôt il y a fort à parier que certains comportements soient ancrés chez le chiot et nécessitent d’être re-dirigés vers des stimuli acceptables permettant malgré tout l’intégration dans la famille.

Ce qu’il faut retenir également c’est que c’est un non sens de stimuler les comportements de poursuite ou de saisie compte tenu des risques que cela fait courir aux biens et aux personnes sachant que ce sont de surcroît des comportements libérant de fortes doses de dopamine donc rendant les chiens littéralement addicts à ces activités au point de se choisir des objets de motivation de substitution pour obtenir leur dose de dopamine.

Ce qu’il faut retenir enfin c’est qu’aucune race n’est plus mordeuse qu’une autre si le travail de sélection, l’environnement de développement chez l’éleveur puis l’éducation et le mode de vie chez le propriétaire sont appropriés. Toutes sont des prédateurs plus ou moins complets donc sujettes à poursuivre et à saisir une proie mais cela peut rester de l’ordre de l’incident isolé (si stimulus hautement attractif ) voire ne jamais se produire si le chien n’y est pas entraîné et s’il est correctement familiarisé à son environnement et notamment à tous les animaux qu’il va être amené à croiser dans sa vie afin qu’ils restent ou deviennent des stimuli neutres.

 

Sélectionner le “ne pas poursuivre” et le “ne pas saisir” est la meilleure idée qu’un éleveur responsable puisse avoir.

Renforcer le “ne pas poursuivre” et le “ne pas saisir” est la meilleure idée qu’un propriétaire responsable puisse avoir.


 

4 commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.